Foire du livre de Brive, chapitre 1 : gaillardes retrouvailles

Le grand rendez-vous dédié à la littérature revient après un an d’absence avec, en président comblé, le romancier Didier Decoin. Vendredi, Edouard Philippe ou Mohamed Mbougar Sarr ont dédicacé à tour de bras.

Oui, la «république des lettres» est une démocratie. Dans le train privé Paris-Brive, qui part tôt vendredi de la gare de Lyon, il n’y a ni première, ni seconde classe. C’est une grande classe verte où l’on croise des politologues en costume et souliers vernis, des éditeurs aux cheveux longs, des romancières à chapeaux (pourquoi les auteures en portent-elles si souvent ?), des journalistes excités par le labeur à venir et des visages curieux de découvrir la grande messe du livre, qui se tient en Corrèze depuis 1973. Elle n’avait pas eu lieu l’an passé, Covid oblige.

Brive sans son train affrété pour les plumes et les éditeurs parisiens ? Amélie Nothomb sans champagne. Jean-Loup Chiflet sans velours côtelé. Les anciens l’avaient surnommé «train du cholestérol» pour insister sur le bon traitement à bord. Ce vendredi, l’un ou l’autre des dix-huit jeunes de l’école de management hôtelier de Savignac, gentils et mutins, sert foie gras et rocamadour. Mais ce titre, disons-le, semble désormais un peu exagéré. Dans les clubs 4, on lit plus qu’on ne boit. Les panières véganes se sont multipliées. La vieille prune a disparu des réjouissances. «Cela s’est assagi», confirme Didier Decoin, président de cette 39e édition. La nostalgie habite certains wagons. Un vénérable poète y regrette «la mort de la critique littéraire française», un écrivain-marin torpille la «bien-pensance contemporaine».

Dans la halle Georges-Brassens, sise au centre de la ville, la foule trépigne. Et saute sur Mohamed Mbougar Sarr, qui doit dédicacer à tours de bras. On se demande si l’auteur de La plus secrète mémoire des hommes aura la force de tenir sa fourchette, le soir, à La Truffe noire ou chez Francis, deux institutions de la ville gaillarde. «Nous suivons toujours le Goncourt au JT», s’enthousiasme dans la queue Frédérique, limougeaude de 60 ans, qui achète chaque année le roman couronné chez Drouant.

Confidences d’Édouard Philippe

Passe par là Jean-François Kahn, lunettes transparentes sur le nez, baskets noirs aux pieds. Il est fringant. Éric Fottorino, ancien président de la manifestation, explique avoir «besoin d’écrire pour exister». Edouard Philippe ne le détromperait pas. Il présentait dans l’après-midi, devant un public très clairsemé, son quatrième livre (le troisième qu’il a coécrit avec Gilles Boyer, son ancien conseiller aujourd’hui député européen) : Impressions et Lignes claires chez J.-C. Lattès. À la veille d’un samedi politique (François Hollande et Anne Hidalgo seront là), l’ancien premier ministre a détaillé ses souvenirs d’exercice du pouvoir. Il raconte, entre autres, l’angoissante tergiversation qui précéda l’envoi de vingt pompiers pour sauver Notre-Dame, une mission particulièrement dangereuse. «Je ne faisais pas le malin», assure-t-il. Avant d’enchaîner avec une plaidoirie en faveur de la modération et l’honnêteté dans le débat public : «Et si on décidait, au lieu de toujours commenter toujours l’actualité – ce qui est devenu un sport national -, de parler quand on a quelque chose à dire ?»

Ici, les visiteurs glissent entre les stands comme emportés dans un courant lent. Ils se posent pour identifier un visage qui ne leur est pas étranger, repartent, s’arrêtent un peu plus loin. Refont un tour. La foule attire la foule. «Les gens s’approchent par vagues, explique François-Henri Désérable, le dernier grand prix du roman de l’Académie française. On signe pendant un quart d’heure, puis il y a un vide.» Quelques tables, comme celles d’Agnès Martin-Lugand ou Olivier Norek, ne connaissent pas ces éclaircies.

Quand on demande à un visiteur la raison de sa présence, on s’entend souvent répondre : «Je viens depuis le début». La tradition, voilà tout. Le président Decoin insiste, il s’agit d’une «foire», dans le sens ancien du terme : festif (la pression de la rentrée littéraire s’estompe pour les auteurs) et populaire. Cafouilleux, aussi parfois. Et qui tient le rôle des saltimbanques, ces amuseurs qui sautaient de tables en tables au Moyen-Âge ? Il faut, pour le savoir, rejoindre un dancing gentiment démodé : à la nuit venue, les joues des écrivains s’empourprent au Cardinal.

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