L’Afghanistan va-t-il redevenir un sanctuaire du djihadisme international ?

Le retrait américain d’Afghanistan y favorise la poussée rapide des talibans, avec le risque d’un retour des groupes jihadistes dans leur sillage.

Des miliciens afghans, mobilisés contre les talibans, aux côtés des forces gouvernementales, à Hérat, le 10 juillet (Jalil Ahmad, Reuters)

Le dernier soldat américain aura quitté l’Afghanistan le 31 août prochain. Ce départ marquera la fin de la plus longue guerre des Etats-Unis, entamée en octobre 2001, en représailles aux attentats du 11-Septembre à New York et Washington, perpétrés par Al-Qaida, elle-même soutenue par le régime taliban. L’administration Trump et les insurgés islamistes ont signé, en février 2020 au Qatar, un « accord pour ramener la paix en Afghanistan ». Mais, comme le souligne Jacques Follorou dans « Le Monde », ce texte, loin d’être un « accord de paix » « paraît aujourd’hui n’avoir jamais été autre chose qu’un accord de retrait ». Les talibans accusent d’ailleurs les Etats-Unis d’avoir violé cet accord, qui fixait la fin de leur retrait au mois d’avril. Ils justifient ainsi leur progression rapide dans tout le pays, avec prise de contrôle de postes-frontières stratégiques. L’inquiétude est désormais réelle de voir l’Afghanistan redevenir un sanctuaire du jihadisme international.

DES ENNEMIS ACHARNES DE DAECH

Les talibans conservent la plus grande discrétion sur l’organisation interne de leur « Emirat islamique », rendant opaque leur processus de décision. Ils sont ainsi parvenus à garder secrète durant deux longues années la mort de maladie, en 2013, de leur fondateur, le mollah Omar, qui, de 1996 à 2001, avait accueilli et protégé Oussama Ben Laden. Le successeur du mollah Omar, le mollah Akhtar Mansour, a lui-même été tué dans une frappe américaine, en mai 2016, laissant depuis lors l’insurrection islamiste sous la direction du mollah Haibatullah Akhunzada, une personnalité religieuse sans bagage militaire. Ce sont des dissidents talibans qui ont fondé, en janvier 2015, la branche afghane de Daech, avec l’assistance de militants dépêchés depuis la Syrie et l’Irak par le « calife » auto-proclamé Abou Bakr al-Baghdadi. Cette filiale jihadiste a pris pour nom « Etat islamique au Khorassan » (EIK), le Khorassan étant la désignation dans l’Islam classique des territoires à l’est de la Perse. Le nouveau groupe s’est rapidement implanté dans les provinces orientales de Nangarhar et de Kunar, frontalières du Pakistan.

Les talibans se sont mobilisés contre cette organisation qui contestait leur monopole de l’insurrection armée et violait les trêves décrétées ponctuellement lors des fêtes islamiques (ce fut ainsi le cas à Kaboul, lors de la fin du ramadan de juin 2018). Les partisans du mollah Akhunzada ont fini par porter à l’EIK des coups bien plus sévères que ceux infligés par les Etats-Unis et leurs alliés afghans, au point que des cadres et des militants jihadistes ont pu préférer se rendre aux forces gouvernementales pour échapper aux talibans. Très affaibli par de telles hostilités, l’EIK reste capable de mener des attentats sanglants, comme le 1er juin dernier, avec au moins dix morts dans un quartier de Kaboul majoritairement chiite. Mais les talibans ont d’ores et déjà éliminé l’assise territoriale de l’EIK et sont déterminés à l’éradiquer complètement. Le chef d’une délégation des talibans, invité par le ministre russe des Affaires étrangères, l’a affirmé, le 8 juillet à Moscou: « Nous ferons tout ce que nous pourrons pour que l’EI ne s’installe jamais en Afghanistan ».

UNE TOLERANCE AVEREE ENVERS AL-QAIDA

Cette hostilité virulente des talibans à l’encontre de Daech contraste avec la complaisance dont ils continuent de faire preuve envers Al-Qaida, dirigé par l’Egyptien Ayman Zawahiri, depuis que Ben Laden a, en mai 2011, été tué dans un raid américain au Pakistan. Certes, les rapports entre Akhunzada et Zawahiri, qui ne se sont sans doute jamais rencontrés, n’ont plus rien à voir avec la complicité et l’intimité qui régnaient entre le mollah Omar et Ben Laden. Une « brigade 55 » de jihadistes arabes servait jusqu’en 2001 au sein des troupes de « l’Emirat islamique », qui, aujourd’hui, met en avant, bien au contraire, le caractère exclusivement afghan de son recrutement. De manière plus générale, les talibans, exclus du pouvoir depuis deux décennies, n’ont aucune envie de compromettre leur campagne de reconquête en s’associant, comme avant 2001, à des jihadistes dont les priorités ne sont pas afghanes.

Une fois cela posé, force est de constater que le « réseau Haqqani », une composante importante du mouvement taliban, reste étroitement lié à Al-Qaida. Jalaluddine Haqqani, le fondateur de ce « réseau », très puissant dans le sud-est de l’Afghanistan, et antérieur aux talibans eux-mêmes, protégeait Ben Laden bien avant sa rencontre avec le mollah Omar. Sirajuddine Haqqani, le fils et successeur de Jalaluddine, décédé de maladie en septembre 2018, a été promu numéro deux ou trois de la hiérarchie militaire des talibans. Sa tête est mise à prix pour cinq millions de dollars par le FBI, du fait de ses liens avec Al-Qaida. Les services américains l’identifient d’ailleurs tellement aux jihadistes arabes que, sur leur fiche, Haqqani n’est censé parler que « l’arabe », alors qu’il est un Afghan de langue pachtoune. En outre, le « réseau Haqqani » est accusé d’avoir contribué à l’attaque contre une maternité de Kaboul, gérée par Médecins sans frontière, qui a fait 24 morts en mai 2020. Cette attaque avait choqué par sa cruauté une population afghane pourtant éprouvée par des décennies de tueries.

Les Etats-Unis, en concluant leur « accord de retrait » avec les talibans, n’ont pas fait que leur abandonner une grande partie du sort de l’Afghanistan. Ils s’en sont aussi remis à eux pour que le territoire qui repassera sous leur contrôle ne redevienne pas une base du jihadisme international, menaçant d’intervenir de nouveau si c’était le cas. Une telle menace apparaît pourtant bien peu crédible après un tel retrait. Les talibans, incontestablement opposés à Daech, auront de fait toute latitude pour ajuster à leur guise leurs relations à venir avec Al-Qaida. Vingt ans après le 11-Septembre, la potion est amère.

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