Plongée dans l’univers haut en odeurs du métier de «nez»

ENQUÊTE – Souvent méconnu, le travail de parfumeur est à la fois poétique et créatif mais également très compétitif.

« L’odeur de lavande a des tonalités fraîches, énergiques mais elle est pleine de contrastes. On y retrouve aussi des facettes d’odeur de foin, de poudre et de paille. J’adore cette odeur qui me ramène à des moments de vacances passés en Ardèche », raconte avec précision et détails Nadège Le Garlantezec, nez pour la maison de composition suisse Givaudan, numéro un mondial des fabricants d’arômes. Cette parfumeuse de bientôt quarante ans a fait de sa passion d’enfance son métier. Peu connue du grand public, cette vocation est apparue comme une évidence alors qu’elle était âgée de seulement dix ans. « Ça s’est révélé à moi tellement jeune, c’était la voie qui était tracée pour moi. Dès mon enfance, j’adorais deviner les odeurs avec mon frère et j’avais une fascination pour les flacons de parfum de ma grand-mère », se remémore-t-elle.

Au sein de cette profession méconnue, les parfumeurs peuvent exercer leur métier différemment selon les structures auxquels ils appartiennent. Certains travaillent dans des maisons de composition qui produisent des parfums pour le compte des marques. Les suisses Givaudan et Firmenich en sont les leaders, suivis par l’américain IFF et l’allemand Symrise. Les «nez» peuvent également travailler en interne, directement au sein des marques de parfum, comme Guerlain ou Lancôme et enfin certains parfumeurs travaillent à leur compte.

Les « nez » indépendants et les maisons de compositions répondent aux demandes des entreprises de parfums qui préfèrent parfois faire appel à des experts externes qu’internes. Elles leur envoient alors un « brief » pour expliquer leur demande en les mettant en concurrence. « Les clients peuvent nous envoyer simplement un mot, une couleur ou une émotion que nous devons retranscrire en un parfum », explique Nadège Le Garlantezec. La parfumeuse se remémore l’une des commandes reçues : « la femme parfaite dans ses imperfections. »

Chaque projet de création de parfum dure entre six mois et deux ans. Crédit : Givaudan

Les « nez » cherchent alors au plus profond d’eux-mêmes ce que cela leur évoque et comment le retranscrire en parfum. Au cours de ces moments, Nadège Le Garlantezec préfère s’isoler et travailler de chez elle pour laisser l’inspiration venir. « C’est le moment que je préfère. C’est excitant. On part d’une page blanche. Je plonge dans mes émotions, dans le passé mais aussi dans le présent. J’ai envie de raconter une histoire mais il faut tout de même qu’elle corresponde aux attentes du client ». Une fois la formule écrite par le parfumeur, qui peut s’apparenter à une recette de cuisine avec un grammage précis au dixième près pour chaque ingrédient, elle est envoyée à l’assistant parfumeur qui s’occupe de réaliser le mélange en laboratoire.

«C’est un milieu très concurrentiel»

Au sein des maisons de composition, les équipes d’évaluation, commerciales et marketing orchestrent en effet la relation avec le client pour comprendre au mieux ses attentes mais aussi celles des consommateurs qu’il souhaite atteindre grâce à ce parfum. Car derrière ce métier, ô combien poétique et créatif, la réalité du business n’est jamais loin.

L’objectif reste en effet d’être choisi par le client qui met en concurrence plusieurs maisons de composition, mais aussi les différents parfumeurs qui les composent et également des «nez» indépendants. « C’est un milieu très concurrentiel. Les parfumeurs perdent plus de projets qu’ils n’en gagnent. Ça demande une certaine force psychologique », reconnaît Nadège Le Garlantezec. Chaque projet dure entre six mois et deux ans, de la première création à l’ensemble des allers retours avec le client pour arriver à la note finale.

Au cours de leur formation, les parfumeurs apprennent à reconnaître plus de 500 matières premières. Crédit : Givaudan

Une concurrence qui peut être difficile à vivre pour certains parfumeurs. Après une belle carrière au sein de Givaudan puis de Symrise, Nathalie Feisthauer a choisi de travailler à son compte. « Quand on est en maison de composition, on est en compétition permanente en interne comme en externe. Ce n’est pas forcément facile», explique-t-elle. Un choix de carrière facilité lorsque son nom est déjà connu dans le monde de la parfumerie. «Au début, j’avais un seul client qui m’a permis de me lancer et puis de vivre. Aujourd’hui, les demandes viennent directement à moi, les clients connaissent mon style», déclare cette parfumeuse dont l’atelier se situe dans le quartier de Montmartre.

Autre choix de carrière, Thierry Wasser est devenu quant à lui directeur de la création des parfums de la maison Guerlain. Ce sexagénaire est aujourd’hui en charge de la création mais également du choix des matières premières à travers le monde. Il rencontre ainsi les fournisseurs durant quatre mois de l’année et est également responsable de l’usine qui produit l’ensemble des parfums. « L’humanité qui se trouve emprisonnée dans un flacon de parfum, elle est dans l’ensemble de ces activités de transformation et pas seulement dans l’acte de création », revendique-t-il.

L’intelligence artificielle s’invite dans le métier

En plus de la dimension humaine du métier, l’intelligence artificielle commence même à s’y immiscer pour toucher au maximum les consommateurs. Paco Rabanne a récemment eu recours aux algorithmes pour élaborer sa nouvelle fragrance masculine Phantom. Le programme a identifié les ingrédients supposés booster la confiance en soi, en recourant au programme Science of Wellness, qui répertorie les effets sur les émotions des matières premières, et les a intégré au parfum. Le fabricant d’arômes Givaudan a de son côté mis au point un robot, Le Carto, pour suggérer différentes harmonisations afin d’obtenir la meilleure combinaison et calculer la formule olfactive la plus appropriée.

Une fois la formule écrite par le parfumeur, elle est envoyée à l’assistant parfumeur qui s’occupe de réaliser le mélange en laboratoire. Crédit : Givaudan

Un métier haut en compétition

Mais malgré les différences dans leurs missions au quotidien, ce qui unit ces êtres animés par la passion des odeurs c’est leur créativité. « Chaque création est le récit d’un moment de la vie du créateur. Cela peut être le souvenir d’une conversation, d’un paysage, d’une rencontre », dévoile Thierry Wasser, parfumeur créateur de Guerlain. Un acte de création qui nécessite une certaine dose d’inspiration. Pour exercer ce métier de niche, il faut une certaine sensibilité. « Parfois, je me dis qu’une part de moi a été dans le cou de milliers de personnes qui se sont aimées ou détestés et ça me donne le vertige », évoque Nathalie Feisthauer.

Autre dénominateur commun de ces « nez », leur formation. Les études supérieures des parfumeurs peuvent être très variées allant de la philosophie au droit en passant par l’herboristerie, même si la majorité effectue tout de même des études scientifiques, surtout en chimie. Mais la particularité de la formation à ce métier est l’existence d’écoles internes au sein des maisons de composition qui forment leur poulain durant plusieurs années, contre un contrat leur exigeant de rester quelques années supplémentaires une fois formées. Ces formations sont considérées comme la voie royale dans le milieu mais sont extrêmement sélectives. L’école interne de Givaudan reçoit environ 2000 candidatures par an pour en sélectionner seulement 3.

Au cours de ces années de formation, les futurs «nez» apprennent à reconnaître plus de 500 matières premières, à réaliser des accords entre plusieurs ingrédients afin de créer des équilibres et des contrastes d’odeurs. La connaissance des grands classiques de la parfumerie est également indispensable.

En France, deux établissements supérieurs sont également très reconnus : l’ISIPCA (Institut Supérieur International du Parfum de la Cosmétique et de l’Aromatique Alimentaire) à Versailles, et l’École Supérieure du Parfum à Paris. Pour Nadège Le Garlantezec, devenir nez ne nécessite pas de don particulier au niveau de l’odorat mais surtout une forte dose de travail. «On est plus à l’écoute de notre sens olfactif, on le valorise, on le cultive constamment», affirme-t-elle.

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